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Bonjour à toutes, bonjour à tous. Quand cet épisode sortira, nous serons le dimanche 9 mars 2025. Et aujourd’hui, on va étudier une nouvelle fable de Jean de La Fontaine — Le Chêne et le Roseau.
Si vous avez déjà écouté mes études de fables, vous connaissez le format. Sinon, voici comment ça fonctionne : je vais d’abord vous lire la fable une fois, ensuite je vais vous l’expliquer ligne par ligne — les mots difficiles, le sens, le contexte — et enfin je vous relirai la version originale, suivie de ma version simplifiée avec des mots plus accessibles. Dans les fables de La Fontaine, il y a toujours une morale. Ici, elle est cachée — elle n’est pas écrite explicitement. Je vous l’expliquerai à la fin. Vous pouvez aussi retrouver cette fable sur Internet en tapant La Fontaine, Le Chêne et le Roseau.
Allez, c’est parti.
Le Chêne et le Roseau — Jean de La Fontaine
Le Chêne un jour dit au Roseau : Vous avez bien sujet d’accuser la Nature. Un Roitelet pour vous est un pesant fardeau. Le moindre vent qui d’aventure Fait rider la face de l’eau Vous oblige à baisser la tête, Cependant que mon front, au Caucase pareil, Non content d’arrêter les rayons du Soleil, Brave l’effort de la tempête. Tout vous est Aquilon, tout me semble Zéphire. Encor si vous naissiez à l’abri du feuillage Dont je couvre le voisinage, Vous n’auriez pas tant à souffrir : Je vous défendrais de l’orage ; Mais vous naissez le plus souvent Sur les humides bords des Royaumes du vent. La Nature envers vous me semble bien injuste. Votre compassion, lui répondit l’arbuste, Part d’un bon naturel ; mais quittez ce souci : Les vents me sont moins qu’à vous redoutables. Je plie, et ne romps pas. Vous avez jusqu’ici Contre leurs coups épouvantables Résisté sans courber le dos ; Mais attendons la fin. Comme il disait ces mots, Du bout de l’horizon accourt avec furie Le plus terrible des enfants Que le Nord eût portés jusque-là dans ses flancs. L’Arbre tient bon ; le Roseau plie. Le vent redouble ses efforts, Et fait si bien qu’il déracine Celui de qui la tête au Ciel était voisine Et dont les pieds touchaient à l’Empire des Morts.
Explication ligne par ligne.
Ligne 1 — Le Chêne un jour dit au Roseau. Le chêne, c’est un grand arbre aux larges branches et au feuillage dense. Le roseau, c’est la plante qui pousse au bord des lacs et des marécages — une longue tige fine avec quelques feuilles au sommet. Le grand arbre s’adresse donc à cette petite tige fragile.
Ligne 2 — Vous avez bien sujet d’accuser la Nature. Avoir sujet de veut dire avoir raison de. Le chêne dit au roseau : vous avez bien raison d’accuser la nature — sous-entendu, la nature a été injuste avec vous.
Ligne 3 — Un Roitelet pour vous est un pesant fardeau. Le roitelet, c’est un petit oiseau — l’un des plus petits oiseaux d’Europe. Un pesant fardeau, c’est un poids très lourd. Le chêne dit : même un minuscule oiseau qui se pose sur vous est trop lourd pour vous — vous vous courbez sous son poids.
Lignes 4-5 — Le moindre vent qui d’aventure fait rider la face de l’eau. Le moindre vent = le plus petit vent. D’aventure = par hasard. Rider la face de l’eau = créer des ondulations à la surface d’un lac, comme des rides. Le chêne dit : le plus petit vent qui fait bouger l’eau…
Ligne 6 — Vous oblige à baisser la tête. …vous force à vous courber. Le chêne considère le sommet du roseau comme sa tête — comme s’il était une personne.
Lignes 7-9 — Cependant que mon front, au Caucase pareil, non content d’arrêter les rayons du Soleil, brave l’effort de la tempête. Le Caucase, c’est une chaîne de montagnes entre l’Europe et l’Asie — une référence à quelque chose d’immense et d’imposant. Mon front = le sommet de l’arbre, comme le front d’un être humain est le haut du visage. Non content de = en plus de. Le chêne dit : moi, aussi grand qu’une montagne, non seulement je bloque les rayons du soleil et crée de l’ombre, mais en plus je résiste à la tempête.
Ligne 10 — Tout vous est Aquilon, tout me semble Zéphire. L’Aquilon, c’est le vent du Nord — violent, froid, puissant. Le Zéphire, c’est une brise légère et douce. Le chêne dit : pour vous, tous les vents sont violents. Pour moi, tous les vents sont légers.
Lignes 11-13 — Encor si vous naissiez à l’abri du feuillage dont je couvre le voisinage, vous n’auriez pas tant à souffrir. Le chêne pose une condition : si vous poussiez sous mes feuilles — à l’ombre de mon feuillage, qui couvre tout le voisinage — votre vie serait plus douce. Mes feuilles vous protégeraient de la pluie et du vent.
Ligne 14 — Je vous défendrais de l’orage. Défendre ici = protéger. Je vous protégerais de l’orage — la pluie, les éclairs, le vent.
Lignes 15-16 — Mais vous naissez le plus souvent sur les humides bords des Royaumes du vent. Le chêne dit : mais le plus souvent, vous poussez au bord des marécages, des étangs — des endroits exposés au vent, sans aucune protection. L’auteur appelle ces endroits les royaumes du vent — des lieux où le vent règne.
Ligne 17 — La Nature envers vous me semble bien injuste. Le chêne insiste : la nature vous a donné toute la fragilité, et à moi toute la force. C’est injuste envers vous.
À partir de la ligne 18, c’est le roseau qui répond.
Ligne 18 — Votre compassion, lui répondit l’arbuste. L’arbuste, c’est une façon de désigner le roseau — une petite plante. Votre compassion = votre sympathie, votre bienveillance à mon égard.
Ligne 19 — Part d’un bon naturel ; mais quittez ce souci. Partir d’un bon naturel = venir d’une bonne intention. Quitter ce souci = ne vous en faites pas, ne vous souciez pas de moi. Le roseau dit : votre sympathie est aimable, mais ne vous inquiétez pas pour moi.
Ligne 20 — Les vents me sont moins qu’à vous redoutables. C’est une formulation un peu complexe. Le roseau dit : les vents sont moins dangereux pour moi que pour vous. Ce qui est surprenant — le chêne se vantait de sa résistance, et le roseau lui répond que le vent lui fait moins peur.
Ligne 21 — Je plie, et ne romps pas. C’est la ligne centrale de toute la fable. Plier = se courber, se pencher. Rompre = se casser. Le roseau dit : oui, je me courbe sous le vent, mais je ne me casse pas.
Lignes 21-23 — Vous avez jusqu’ici, contre leurs coups épouvantables, résisté sans courber le dos. Le roseau reconnaît que le chêne a résisté jusqu’ici sans se plier — il a tenu debout face aux vents violents. Mais il ajoute…
Ligne 24 — Mais attendons la fin. …attendons de voir comment ça se termine. À partir d’ici, ce n’est plus le dialogue entre les deux — c’est le narrateur qui prend la parole. On devient spectateurs de la scène.
Lignes 24-27 — Comme il disait ces mots, du bout de l’horizon accourt avec furie le plus terrible des enfants que le Nord eût portés jusque-là dans ses flancs. Au moment même où le roseau parlait, depuis le bout de l’horizon — le plus loin qu’on puisse voir — arrive à grande vitesse la tempête la plus violente qui soit. Les enfants que le Nord portait dans ses flancs = les vents du Nord, comme si le Nord était une mère qui portait ses enfants. Le vent le plus terrible de tous est en route.
Ligne 28 — L’Arbre tient bon ; le Roseau plie. Face à cette tempête, le chêne résiste — il ne bouge pas. Le roseau, lui, se courbe.
Ligne 29 — Le vent redouble ses efforts. Le vent double de puissance — il souffle encore plus fort.
Lignes 30-31 — Et fait si bien qu’il déracine celui de qui la tête au Ciel était voisine, et dont les pieds touchaient à l’Empire des Morts. Le vent souffle si fort qu’il déracine le chêne — il l’arrache du sol. Celui de qui la tête au Ciel était voisine = celui dont le sommet touchait presque le ciel — le grand chêne orgueilleux. L’Empire des Morts = le monde souterrain, les profondeurs de la terre où les racines plongeaient. Le chêne s’effondre.
Résumé et morale.
Le chêne dit au roseau qu’il est petit, fragile, que le moindre vent le courbe, que la nature a été injuste avec lui. Le roseau répond calmement : oui, je plie — mais je ne me casse pas. Et quand la grande tempête arrive, c’est le chêne orgueilleux qui tombe. Le roseau, lui, survit.
La morale est la suivante : ceux qui s’enorgueillissent de leur force et de leur rigidité risquent de tomber. Ceux qui savent s’adapter, accepter de plier, faire preuve d’humilité et de souplesse — ceux-là traversent les épreuves. Ce n’est pas la rigidité qui protège, c’est la flexibilité.
La fable relue en entier — version originale.
Le Chêne un jour dit au Roseau : Vous avez bien sujet d’accuser la Nature. Un Roitelet pour vous est un pesant fardeau. Le moindre vent qui d’aventure Fait rider la face de l’eau Vous oblige à baisser la tête, Cependant que mon front, au Caucase pareil, Non content d’arrêter les rayons du Soleil, Brave l’effort de la tempête. Tout vous est Aquilon, tout me semble Zéphire. Encor si vous naissiez à l’abri du feuillage Dont je couvre le voisinage, Vous n’auriez pas tant à souffrir : Je vous défendrais de l’orage ; Mais vous naissez le plus souvent Sur les humides bords des Royaumes du vent. La Nature envers vous me semble bien injuste. Votre compassion, lui répondit l’arbuste, Part d’un bon naturel ; mais quittez ce souci : Les vents me sont moins qu’à vous redoutables. Je plie, et ne romps pas. Vous avez jusqu’ici Contre leurs coups épouvantables Résisté sans courber le dos ; Mais attendons la fin. Comme il disait ces mots, Du bout de l’horizon accourt avec furie Le plus terrible des enfants Que le Nord eût portés jusque-là dans ses flancs. L’Arbre tient bon ; le Roseau plie. Le vent redouble ses efforts, Et fait si bien qu’il déracine Celui de qui la tête au Ciel était voisine Et dont les pieds touchaient à l’Empire des Morts.
Version simplifiée.
Le chêne dit un jour au roseau : « Vous avez bien raison d’accuser la nature. Un petit oiseau est trop lourd pour vous. Le plus petit vent qui fait bouger l’eau vous oblige à vous courber, alors que moi, aussi grand qu’une montagne, j’arrête les rayons du soleil et je résiste à la tempête. Pour vous, tous les vents sont violents. Pour moi, ils sont légers. Si vous poussiez à l’ombre de mes feuilles qui vous serviraient de toit, la vie serait plus douce. Je vous protégerais de l’orage. Mais le plus souvent, vous poussez au bord des marécages, en plein vent. La nature envers vous me semble injuste. »
« Votre sympathie, répondit le roseau, est aimable — mais ne vous souciez pas de moi. Les vents sont moins dangereux pour moi que pour vous. Je plie, mais je ne me casse pas. Jusqu’ici, vous avez résisté sans vous briser face aux vents violents — mais attendons la fin. »
Alors que le roseau parlait, du bout de l’horizon arrive à grande vitesse le vent le plus violent qui soit jamais venu du Nord. L’arbre tient bon. Le roseau se courbe. Le vent redouble de force — si bien qu’il déracine le grand chêne dont le sommet touchait presque le ciel.
Voilà, on arrive au bout — c’était long, je sais. Merci infiniment de m’avoir écouté jusqu’au bout. Si vous êtes arrivés jusque-là, c’est que vous êtes sérieux dans votre apprentissage du français, et ça mérite un grand bravo. À bientôt, bye bye, hasta luego, matane !
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